Une Belle Journée

C'était une belle matinée d'été où j'aurais mieux fait de rester au lit avec ma solitude. Comme tous les matins, je m'extirpais des draps du lit en ronchonnant, les yeux encore mi-clos. J'embrassai ma mère qui préparait le petit-déjeuner, mais pas mon père. Comme il me manquait. Il était parti. "Parti vers l'ouest", avait dit ma mère. Elle avait tenté de m'expliquer pourquoi, mais elle partait souvent dans des récits qui n'avaient aucun sens. Cela m'agaçait un peu. Elle ne réalisait pas que j'avais seize ans et que j'avais l'âge de comprendre. Je me doutais bien qu'il y avait une autre femme la-dessous.

Six heures sonnaient. Le soleil venait de se lever et commençait déjà à éclairer le ciel, parsemé de voiles blancs en coton immaculé. Il faisait beau. Une belle journée s'annonçait.

J'envoyai un "salut" à ma mère et passai la porte d'entrée. A peine arrivé dehors, un vent léger fouetta agréablement mon visage. Il faisait chaud. Si chaud. Et si froid à la fois.

Je descendis la rue, toujours accompagné de la brise qui me sifflait des airs mélodieux à l'oreille. J'allai vers le centre ville. C'est là-bas que je devais retrouver Mariko Harada, une fille de ma classe dont j'étais amoureux depuis une décennie. Elle, bien sûr, n'en savait rien. Mais j'étais bien décidé à ce qu'elle apprenne mes sentiments pour elle aujourd'hui. A force de repousser ce moment, je m'étais promis de faire ma demande ce jour là.
Il est vrai qu'à chaque fois que je l'approchais, il y avait souvent un "problème technique" dans mon élocution. Et même lorsque le "problème" en question était réparé et que je pouvais de nouveau parler, je repoussais toujours ce moment au lendemain.

Mais aujourd'hui était le grand jour. Je ne pouvais plus repousser. Je n'en avais plus envie. J'allais lui parler, lui dire ce que je ressentais en la voyant. Tout.

Six heures et demi. Chaque lundi à cette même heure, Mariko allait acheter le journal pour ses parents. Je me postai donc devant la librairie de Shiro, un vieil ami de mon père, et j'attendis. Deux minutes plus tard, elle arriva. Elle était si belle, ses cheveux sombres s'envolaient au vent et ses yeux ténébreux semblaient refléter la lueur du soleil.

Qu'elle était belle.
Le simple fait de la voir fit battre mon cœur quatre fois plus vite. Le vent cessa de me siffler à l'oreille. Les arbres arrêtèrent de frissonner. Une chaleur insoutenable envahit mon corps. J'avais envie de partir, mais mes jambes ne m'obéissaient plus. Elle s'avança encore un peu plus. Qu'elle était belle. Son parfum fit frissonner mes narines. En me voyant, elle me sorti son plus beau sourire, et me lança un "salut". Il était trop tard pour reculer. Ma bouche parla toute seule et déversa les flots de mes pensées que je retenais depuis des années. Elle rougit. Elle n'en était que plus belle. Puis, j'arrivai au moment crucial. La question qu'un adolescent a le moins envie de poser, pire que "Pourquoi vous êtes tous les deux tout nus dans des sens opposés ?" ou encore "Pourquoi papa est parti avec la voisine ?".
La question ultime : "Veux-tu sortir avec moi ?", ou quelque chose approchant.
Je l'avais posée. Maintenant, la réponse lui appartenait.

Alors, ses petits doigts se refermèrent sur ma main et son sourire devint encore plus resplendissant. Sans un mot, nous nous éloignions de la librairie. Et elle oublia d'acheter le journal...

C'était une si belle journée.

Nous marchâmes ainsi pendant près d'une demi-heure. Au début, nous étions restés silencieux. Nos yeux amoureux parlaient pour nous. Puis nous engageâmes timidement la conversation, parlant de petites choses du quotidien qui n'avaient pas vraiment d'importance. Au fin fond de mon âme, je déclarai que ce moment était le plus joyeux de toute mon existence. La plus belle journée de ma vie.
Je me sentais tout de même un peu idiot. Je me disais que si elle éprouvait les mêmes sentiments pour moi, nous avions perdu beaucoup de temps. Si seulement j'avais eu le courage de lui parler dix ans avant, nous aurions pu nous prendre la main bien plus tôt. Mais, de toute évidence, le passé importait peu. Désormais, seul l'avenir comptait pour moi. Nous allions rattraper le temps perdu. Après tout, nous avions la vie devant nous. N'est-ce pas ?

Il était environ sept heures lorsqu'une alarme aérienne se déclencha. Cela avait été si soudain et bruyant que nos deux mains se lâchèrent. On avait quelque peu l'habitude, car ce genre d'alerte était de plus en plus fréquent, mais nous accélérâmes le pas pour nous diriger vers la maison de Mariko. Soudain, un avion passa juste au dessus de nous. Il volait si bas que le bruit en fut insoutenable. Ça aussi, on en avait l'habitude.

Une demi-heure plus tard, l'alarme s'était arrêtée et nous décidâmes de ressortir pour continuer notre belle promenade. Le ciel était encore plus magnifique qu'avant. Le soleil, à moitié caché par les doux nuages blancs, réchauffait agréablement nos corps d'enfants. Nous nous dirigeâmes vers le parc. Le parfum des fleurs était aussi délectable que la chaleur de l'étoile.

C'était une si belle journée.

Nous nous assîmes sur un banc et je la pris dans mes bras. Et nous restâmes ainsi pendant près d'une heure. C'était parfait.
Au loin, un autre avion, un peu plus gros cette fois, se fit entendre. Mariko et moi n'y prêtâmes aucune attention. Seul comptait désormais notre amour. L'avion s'approcha. Nous nous regardions dans les yeux. Il nous survola. Nos lèvres se touchaient presque. Et puis... Plus rien. Le vide. L'obscurité. Plus rien. La poussière retomba sur nos corps déchirés. On n'entendait plus l'avion. Le parfum des plantes du parc avait laissé place à l'odeur des corps et des maisons calcinées. Le vent avait disparu, emporté dans le tourbillon sans fin de la mort, et le soleil s'était caché derrière l'épaisse fumée grisâtre qui s'emparait peu à peu du ciel.

Mon nom était Kojima Kwan. Je suis mort le 6 août 1945, à Hiroshima.

J'aurais pu haïr le pantin américain qui avait lâché la bombe. J'aurais pu haïr son chef qui lui avait ordonné de le faire, et le chef du chef qui lui avait ordonné d'ordonner, jusqu'à haïr l'humanité entière. Mais non. Cette journée était celle de ma mort, mais je n'éprouvais pas de colère. Car cette belle journée ne l'aurait jamais voulu.

Jack Foss

2 commentaires:

Ta couzine a dit…

Bah putin c'est bien comme histoire tu le savais sa fait la 5eme fois que je le relit c'est trop

Jack Foss a dit…

Merki Beaucoup "ma couzine" ;)